Les enjeux de la Politique Agricole Commune en Wallonie : une volonté de découpler agriculture et nature ?

Carte blanche dans Le Soir du vendredi 14 mars 2014

Professeurs  A.-L. Jacquemart (UCL), N. Dendoncker (UNamur), M. Dufrêne (ULG-Gembloux Agro-Bio Tech), O. Guillitte (ULG), T. Hance (UCL), G. Mahy (ULG-Gembloux Agro-Bio Tech), P. Rasmont (UMons), N. Schtickzelle (UCL), E. Sérusiaux (ULG) et H. Van Dyck (UCL)

La Politique Agricole Commune (PAC) a significativement évolué depuis sa mise en place en 1962 et comprend aujourd’hui deux grands piliers : le premier porte sur les aides directes à l’activité agricole et à la commercialisation des produits (aides maintenant liées au respect de conditions d’exploitation et partiellement découplées de la production) ; le deuxième est consacré au développement rural, au travers notamment de mesures d’encouragement à la protection de l’environnement et de la biodiversité.

La mise en œuvre du 1e pilier pour la nouvelle période de programmation 2015-2020 a fait l’objet d’un accord entre le Ministre C. Di Antonio, en charge de cette compétence en Wallonie, et les syndicats agricoles au début de cette année. Dès lors que le Règlement européen a assoupli les marges de manœuvre laissées aux Etats-Membres, des ajustements peuvent être effectués dans chaque pays. C’est le cas, et l’accord prévoit les termes de la répartition de près de 2 milliards d’Euros pour la période 2015-2020[1].

Le 2ème  pilier porte donc sur le développement rural et sous-tend le rôle multifonctionnel de l’agriculture, un modèle auquel nos concitoyens adhèrent et que nous soutenons explicitement. Comme le prévoit le futur Code wallon de l’agriculture[2], notre agriculture doit être « […] familiale et diversifiée, […] encourager l’emploi dans le monde agricole et améliorer la qualité de vie des agriculteurs, et être respectueuse de l’environnement et des hommes ». Parmi les objectifs clairement affichés, figure la préservation de l’environnent, de la biodiversité et des paysages.

C’est là que la situation actuelle est particulièrement délicate, voire inquiétante, car l’instrument de « mise en exécution » du 2ème pilier, le Programme de Développement Rural (PDR), actuellement en fabrication en Wallonie,  modifie fondamentalement le réseau de liens qui associent ces différents objectifs. La version en préparation propose des mécanismes d’aide contradictoires, en opposition flagrante avec le modèle.

Highlands à Wihonfagne

Figure 1. De nombreuses réserves naturelles sont pâturées par des bovins ou des moutons rustiques sur les landes et toubières des hauts-plateaux ardennais, dans les prairies humides alluviales ou sur les pelouses calcaires grâce à des agriculteurs qui se sont parfois spécialisés dans ce domaine. Les modifications des mesures agri-environnentales (MAE) mettent clairement en péril ces exploitations agricoles comme elles remettent en cause les engagements de la Wallonie pour assurer la gestion des zones restaurées par les projets européens de restauration LIFE.

L’Europe, et la Wallonie plus particulièrement, jouissent d’une agriculture qui a façonné des paysages très appréciés et hébergeant une quantité de nature tout à fait exceptionnelle, dont les prairies peu amendées et les pâturages non intensifs sont le meilleur exemple. Ces zones sont prises en charge par le PDR à travers le financement des Mesures Agri-Environnementales (MAE) et de collaborations plus discrètes mais très efficaces entre les gestionnaires de réserves naturelles et les agriculteurs. Des surfaces importantes de sites de grand intérêt biologique de Wallonie bénéficient de l’aide d’agriculteurs pour assurer un fauchage ou un pâturage périodique, et donc la gestion appropriée dont ces surfaces ont besoin pour maintenir leur niveau de biodiversité.

Par ailleurs, si l’avènement de l’agriculture industrielle, au sortir de la dernière guerre, a permis d’assurer l’autonomie alimentaire, elle a engendré toute une série de problèmes. Avec le gigantisme des machines agricoles, l’utilisation massive d’engrais chimiques et de pesticides, ou les remembrements dévastateurs, les défis de pollution de l’eau potable, d’érosion des sols et de coulées boueuses, de régressions et de disparitions d’espèces sauvages sont majeurs et nécessitent des actions urgentes et concertées. La diminution de cet impact environnemental implique à la fois d’adapter les méthodes culturales mais également de restaurer une infrastructure verte régulatrice comme les haies, les bandes boisées et enherbées, … Ces mesures dépendent aussi des MAE.

MAE Bords E411

Figure 2. Le rôle des mesures agri-environnementales (MAE) dans les paysages agricoles intensifs est essentiel, notamment pour l’amélioration de la qualité de l’eau, le contrôle de l’érosion, le stockage de carbone dans les sols et à la création de bandes favorables aux insectes pollinisateurs, aux régulateurs de pestes des cultures ainsi qu’à la petite faune sauvage. La vue de gauche montre une MAE qui maximise ces services écosystémiques alors qu’à droite le cours d’eau se limite à un simple fossé.

Au travers de quelques modifications, en apparence mineures, le PDR, en cours de préparation et les nouveaux formulaires récemment envoyés aux agriculteurs, détricotent le modèle, rendant l’interaction entre agriculture, environnement, biodiversité et paysages plus difficile, et en tout cas non ou difficilement finançable. Le diable est bien dans les détails ; voici notamment de quoi il s’agit :

  • Révision de critères de charge minimale en bétail excluant les gestionnaires les plus extensifs et donc les plus favorables à la biodiversité ;
  • Révision des possibilités de cumul d’aides pénalisant les agriculteurs les plus impliqués dans la gestion des milieux naturels; exclusion du bénéfice de primes du premier pilier pour ces mêmes agriculteurs ;
  • Introduction d’un plafond par exploitation pénalisant les agriculteurs fortement impliqués dans le programme MAE et dans la gestion de grandes superficies de haute valeur biologique.

C’est donc bien le modèle agricole auquel chacune et chacun d’entre nous tient, y compris une majorité d’agriculteurs[3], qui est en danger. Alors que les mesures qui sous-tendent ce modèle coûtent finalement fort peu et qu’elles permettent de garantir le revenu de familles d’agriculteurs qui ont pris le risque d’explorer de nouveaux modes de gestion, de diversifier leurs revenus et de diminuer leur impact sur l’environnement. Nous appelons donc à une réévaluation rapide du Programme de Développement Rural que le Gouvernement Wallon s’apprête à soumettre à la Commission Européenne. Avant que ces règles n’écartèlent radicalement les liens qui subsistent entre l’agriculture et les femmes et les hommes qui la pratiquent d’un côté et l’environnement, la nature, les paysages et les citoyens qui en bénéficient de l’autre.

 

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