Territoires

Nassonia, une forêt naturelle au service de tous

Carte blanche dans le Soir du 13 juillet 2016

Prof. Marc Dufrêne, Hugues Claessens, Jean-Thomas Cornelis (ULg Gembloux Agro-Bio Tech/UR BIOSE), Prof. Pascal Poncin (ULg Institut de Zoologie), Prof. Charles-Hubert Born (UCL SERES), Prof. Thierry Hance, Nicolas Schtickzelle (UCL Earth and Life Institute) & Dr. Roseline Beudels (IRScNB).

A Nassogne, Eric Domb (fondateur de Pairi Daisa) propose de consacrer prioritairement à la conservation de la nature un espace forestier de plus de 1.500 ha, en y favorisant l’évolution spontanée de la forêt feuillue, avec des interventions humaines les plus réduites possible. Ce projet alternatif, nommé Nassonia, propose une valorisation douce de ce futur espace naturel, basée sur une approche pédagogique et touristique de haute qualité, tout en assurant à la commune des revenus équivalents à ceux générés par la gestion forestière traditionnelle basée sur l’exploitation du bois et la location du territoire pour la chasse. Pour être réaliste et correspondre au rythme de la nature – les chênes et les hêtres vivent plusieurs siècles – ce projet veut s’inscrire dans le temps avec un bail emphytéotique sur une période de 99 ans. Il implique donc aussi une démarche administrative car la forêt est soumise au régime forestier, c’est-à-dire qu’elle est gérée par le Département de la Nature et des Forêts.

hetraie_d_ArdenneLa forêt ardennaise avec son faciès dominant de la hêtraie

A Nassogne, le projet a reçu un accueil prudent mais intéressé de la part du conseil communal. Pourtant, depuis l’annonce de ce projet, la forêt ardennaise résonne de très nombreuses réactions passionnelles, tantôt enthousiastes, tantôt scandalisées. Celles-ci mettent en évidence de manière exemplaire à la fois les multiples rôles et services que la forêt assure et les conflits d’utilisation de l’espace entre les nombreux bénéficiaires potentiels. En effet, en proposant une nouvelle voie de valorisation du patrimoine communal, le projet Nassonia remet en cause l’organisation actuelle : les mondes de la chasse et de la filière bois, se sentant dépossédés, sont farouchement opposés au projet, alors que d’autres se réjouissent de cette reconnaissance du rôle de la forêt en tant que patrimoine naturel, culturel et social au service de la société dans son ensemble. En effet, un projet aussi original et ambitieux en Ardenne, qui modifie profondément les fondements de la gestion forestière traditionnelle et les relations entre des acteurs bien installés qui se sont répartis les usages des massifs forestiers, ne peut que provoquer la crainte et des réactions parfois extrêmes.

Pourtant, pour autant qu’il soit effectivement mené dans l’objectif d’un développement harmonieux de la nature, ce projet est une occasion unique de restaurer de forêts plus naturelles et de proposer de nouvelles formes complémentaires de valorisation du patrimoine naturel.

Car en effet, les forêts wallonnes, largement marquées par la surexploitation des siècles passés (brûlis, pâturage, charbon de bois, etc.), recèlent peu de forêts bien conservées au cours du temps. Seulement un tiers de la forêt wallonne a traversé les deux derniers siècles sans défrichement ou enrésinement. Et parmi celles-ci, la majorité souffre encore du tassement des sols lors d’exploitations peu attentives ou du manque de régénération du fait de la surabondance de gibier. En outre, la fonction de production de bois étant généralement prioritaire – même si c’est souvent bien légitime – la forêt est simplifiée pour une gestion plus aisée, et n’a pas le temps de vieillir, de sorte qu’elle est privée de tout un pan de son développement naturel, comme les très vieux bois et le bois mort, véritables havres de biodiversité et garants du bon fonctionnement de l’écosystème. La plupart des forêts wallonnes sont donc assez loin de leur état naturel et pourraient accueillir une plus grande biodiversité tout en produisant de manière plus optimale les différents services de maintien de la fertilité des sols ou encore de protection des ressources en eau.

Coupe_a_blancPorte d’entrée du Parc naturel des Deux Ourthes à La Roche-en-Ardenne

Le bilan global de l’état de la forêt wallonne est loin d’être optimal comme en témoigne d’ailleurs sa fragilité aux différentes crises sanitaires et climatiques qu’elle a du mal à traverser. L’évolution attendue du climat va nécessairement accentuer la sensibilité des forêts si nous n’en améliorons pas leur résilience, c’est-à-dire leur capacité à s’adapter à de nouvelles conditions environnementales.

Depuis la publication en 2005 d’un document identifiant les principaux enjeux en matière de gestion de la biodiversité dans les forêts, qui a inspiré en partie la mise en œuvre de Natura 2000 et le nouveau Code forestier, la biodiversité forestière en forêt publique devrait bénéficier d’un certain nombre de mesures favorables. Il reste pourtant encore du chemin à accomplir, notamment en ce qui concerne la pratique des coupes à blanc, la gestion respectueuse du sol, le maintien de gros arbres et la création de zones de réserves intégrales où la forêt peut assurer le cycle naturel complet de la vie d’un arbre et développer pleinement ses fonctions écologiques. Dans ce cadre, le nouveau Code forestier prévoit que 3 % de la surface forestière publique soit totalement consacrée à la biodiversité. Cependant depuis sa parution il y a 8 ans, aucune cartographie précise de ces réserves intégrales n’est disponible.

Dans ce contexte, le projet Nassonia est une opportunité unique de voir un espace important consacré prioritairement à la biodiversité forestière et aux processus naturels.

En effet, avec à peine 0.75 % de son territoire reconnu comme zones naturelles protégées par un statut de conservation à la hauteur des enjeux biologiques, la Wallonie a encore un retard considérable, et ce malgré une série d’initiatives de restauration des paysages grâce à des cofinancements européens. De plus, la plupart de ces sites protégés et restaurés sont soit trop petits, soit ils ne disposent pas d’une infrastructure de valorisation adéquate. Ils sont aussi très rarement forestiers et ne sont maintenus qu’à grands coups de gestion active financée par les pouvoirs publics.

A l’heure des changements globaux, nous avons réellement besoin de ce type de laboratoire vivant, fonctionnant sur le long terme, pour comprendre comment évolue la forêt lorsque les pressions de production deviennent moins prégnantes, comment les sols forestiers, capital essentiel pour notre avenir, se reconstituent, et surtout comment l’écosystème réagit et s’adapte aux changements climatiques. Ainsi, une surface de grande taille, représentative des différents contextes écologiques de la forêt ardennaise, en interaction les uns avec les autres et où les processus naturels qui régissent la dynamique forestière sont en action, rencontrerait de multiples objectifs et apporterait aussi à la communauté scientifique des éléments essentiels pour la gestion future de la forêt et de sa biodiversité. Les expériences de mise en réserve intégrale dans la partie flamande de la Forêt de Soignes montrent déjà une réponse biologique très importante avec le retour d’espèces qui y avait disparu et le développement de véritables hauts lieux de biodiversité.

Mais l’intérêt de ce projet dépasse largement les enjeux biologiques et scientifiques. L’Ardenne est à la veille de changements majeurs dans l’équilibre traditionnel des usages des paysages. Les changements climatiques vont inévitablement modifier le fonctionnement de la forêt, avec de sérieuses questions sur le comportement des essences principales comme l’épicéa et le hêtre que l’on sait sensibles. La mondialisation du marché du bois ne garantit pas la rentabilité de l’exploitation forestière en Belgique, comme le montrent les difficultés que rencontrent les scieries de feuillus Du bois moins cher, qu’il soit feuillus ou résineux, peut venir d’ailleurs et que la course à la productivité ne peut y être gagnée vu la structure très morcelée des propriétés, la forte hétérogénéité des conditions écologiques et les autres usages des massifs forestiers. En outre, les attentes sociétales changent rapidement avec un attrait de plus en plus important envers la pratique d’activités de mobilité douce, le développement d’activités sportives en espaces naturels, le développement du bien-être personnel, la découverte de la nature, voire une réelle demande de découverte de paysages ré-ensauvagés (appel de la nature et du concept du « wilderness »).Marque_ArdenneLes valeurs de l’Ardenne mises en œuvre à travers la marque « Ardenne »

L’Ardenne a bien compris cet enjeu majeur de son développement économique. A travers la création de la marque « Ardenne », qui promeut les valeurs de bien-être, d’authenticité, d’enchantement et de partage, elle a défini une orientation spécifique, originale et créative qui s’appuie très largement sur la notion de territoire caractérisé par une âme forte, sur le capital naturel et le partage de la nature. Cette vision se développe notamment dans la promotion des massifs forestiers ardennais.

Pour ce que l’on en sait à travers les quelques communiqués et articles de presse, le projet Nassonia semble répondre largement à cette vision et peut même être un des points d’ancrage majeurs de son développement. A l’instar du projet du Parc national de Haute Campine qui a restauré et mis en valeur des paysages assez uniques, et qui est un succès économique, on a besoin de projets mobilisateurs comme Nassonia pour mettre en valeur ces zones où la nature reconquiert des espaces qui étaient dédiés à des modes de production assez exclusifs pour développer d’autres modes de valorisation qui permettent de mieux les partager. Les valeurs de la marque « Ardenne » doivent se concrétiser sur le terrain par des paysages qui sont cohérents avec l’image qui est mise en avant pour développer un tourisme doux, mais de haute valeur ajoutée, pour un public de plus en plus exigeant.

Si ce projet innovant peut effectivement bousculer des équilibres locaux bien établis, son impact économique régional sur la chasse ou la production de bois est extrêmement limité vu les surfaces concernées. Les bénéfices de cet espace naturel partagé pour l’ensemble de la collectivité (développement d’un tourisme de haute qualité, amélioration de la santé et du bien-être, image innovante de l’Ardenne qui promeut une forêt en liberté, développement d’un pôle de la biodiversité et de nouvelles connaissances, etc.) devraient permettre un soutien très large des pouvoirs locaux ou régionaux. Ce projet ne pourra, on l’espère, que catalyser une mise en valeur de l’important capital naturel potentiel de l’Ardenne.

Dossier sur le sujet du Soir du 13 juillet 2016.

Le projet de CoDT 2016

Lesse au rocher serin

Après une première révision initiée sous la législature précédente, une nouvelle version du Code wallon du Développement Territorial (CoDT) est en cours de discussion à la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et des transports du Parlement wallon (Décret 307).

Ce projet de CoDT met à jour l’ancien Code Wallon de l’Aménagement du Territoire, de l’Urbanisme, du Patrimoine et de l’Énergie (CWATUPE) mais il modifie aussi les équilibres de base des plans de secteur et la protection de certains éléments des paysages. Cette révision devrait pourtant être une opportunité majeure pour prendre enfin en compte les enjeux patrimoniaux et environnementaux de la biodiversité dans les paysages.

Plusieurs associations se mobilisent pour rappeler les enjeux essentiels de la biodiversité dans les paysages wallons à travers un communiqué de presse  et le lancement d’une pétition à destination de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et des transports.

En 2014 plusieurs d’entre nous avaient déjà réagi au projet de SDER avec un article Quelle biodiversité dans les paysages wallons en 2020 ? pour mettre en évidence l’absence réelle de prise en compte des enjeux patrimoniaux et environnementaux liés à la biodiversité.

La version du CoDT discutée actuellement au Parlement wallon ignore ces enjeux et, va même plus loin, en libéralisant certaines activités, en limitant les contrôles éventuels ou en augmentant la porosité des activités dans la hiérarchie du zonage du plan de secteur.

La Wallonie a pourtant un potentiel naturel important, signe d’une qualité de vie (santé, environnement, sécurité, alimentation, …) qui devient une priorité majeure pour les citoyens, qui peut largement la démarquer des régions limitrophes. La place de ce capital naturel dans les paysages doit être reconnue et, au XXIème siècle, une gestion optimale de la biodiversité peut devenir une réelle opportunité de développement économique.

Nous nous proposons une analyse en 5 chapitres avec d’abord :

Prof. Marc Dufrêne (ULg Gembloux Agro-Bio Tech, Ecologie) & Prof. Jean-Thomas Cornelis (ULg Gembloux Agro-Bio Tech, Pédologie), Prof. Charles De Cannière (ULB, Ecole Interfacultaire des Bioingénieurs), Prof. Nicolas Dendoncker (UNamur, Président Géographie), Dr. Marius Gilbert (ULB, Ecole Interfacultaire des Bioingénieurs), Prof. Marie-France Godart (ULB, Ecole Interfacultaire des Bioingénieurs), Prof. Thierry Hance (UCL, Ecologie), Prof. Anne-Laure Jacquemart (UCL, Faculté des bioingénieurs), Prof. Grégory Mahy (ULg Gembloux Agro-Bio Tech, Ecologie), Dr. Johan Michau (ULg, Zoologie), Prof. Pierre Rasmont (UMons, Zoologie), Prof. Nicolas Schtickzelle (UCL, Ecologie), Prof. Hans Van Dyck (UCL, Président Biologie), Prof. Nicolas Vereecken (ULB, Ecole Interfacultaire des Bioingénieurs), Prof. Marjolein Visser (ULB, Ecole Interfacultaire des Bioingénieurs).

Ces textes sont basés sur un avis détaillé réalisé à la demande de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et des Transports du Parlement wallon.

Version 2014 du SDER

Schéma de Développement de l’Espace Régional (SDER) : Quelle biodiversité dans les paysages wallons en 2020 ?

Enquête publique du SDER – janvier 2014

Marc Dufrêne1, Nicolas Dendoncker2, Thierry Hance3, Anne-Laure Jacquemart4, Grégory Mahy1, Pierre Rasmont5,  Nicolas Schtickzelle3, Emmanuël Sérusiaux6 &  Hans Van Dyck3

1Université de Liège, Gembloux Agro Bio-Tech,2Université de Namur, Faculté des Sciences, Département de Géographie,3Université catholique de Louvain, Earth and Life Institute, Biodiversity Research Centre,4Université catholique de Louvain, Earth and Life Institute, Agronomy,5Université de Mons, Institut des Biosciences,6Université de Liège, Faculté des Sciences, Département des Sciences de la Vie

C’est en 1912 que le Professeur Jean Massart de l’ULB publiait un premier inventaire des sites de grand intérêt scientifique en Belgique dans son livre intitulé « Pour la Conservation de la Nature ». Il y proposait de créer des réserves de grandes étendues appelées « parcs naturels » dont la taille devait être suffisante pour que les conditions d’existence ne soient pas modifiées par les activités humaines. Là où la pression de ces activités était intense, il proposait la protection de sites de dimensions plus modestes de manière à conserver localement des stations représentatives de la faune et de la flore naturelle ou à conserver des populations d’espèces rares. Un texte d’une étonnante modernité. Car ce n’est qu’en 1957 que la première zone protégée a vu le jour en Wallonie et plus de 100 ans après, la surface des zones protégées par un statut de la Loi de la Conservation de la Nature (1973) ne dépasse pas 13.000 ha, soit à peine 0.75% du territoire wallon. La Wallonie peut être considérée comme la lanterne rouge des régions européennes voisines. En Flandre, alors que la densité de la population et les pressions foncières sont très importantes, la surface des zones similaires dépassait 33.000 ha en 2010, soit près de 2,5% du territoire (Figure 1). En général, on estime qu’il faudrait idéalement atteindre de l’ordre de 5% du territoire avec un statut de protection significatif, intégrant des réserves naturelles (3%) à d’autres formes de protection (2%) [1].

SDER Figure 2

Figure 1. Evolution des surfaces des zones protégées en Wallonie et en Flandre à gauche et taux de création annuel de zones protégées en Wallonie à droite. Après une accélération jusqu’en 2000 pour atteindre 500 ha/an, le taux de création de zones protégées a diminué de plus de moitié. L’année 2013 révèle une augmentation remarquable que le SDER doit soutenir.

Les conséquences de cette situation sont multiples. Tous groupes confondus, 31 % des espèces animales et végétales étudiées sont menacées de disparition à l’échelle de la Wallonie et près de 9% ont déjà disparu [2]. Comme de nombreux biotopes naturels occupant des zones très sensibles incompatibles avec des activités de production sont trop fragmentés et perturbés, ils ne peuvent assurer des services écosystémiques de support comme les cycles de nutriment, la formation des sols, … et des services de régulation comme la protection de l’érosion et des inondations, l’amélioration de la qualité de l’eau, le stockage de carbone ou la pollinisation et le contrôle biologique (Figure 2).

SDER Figure 3

Figure 2. Fond de vallée restauré dans le cadre d’un projet LIFE (Moule perlière) qui, depuis l’élimination des plantations résineuses en bord du cours d’eau, assure maintenant une large diversité de services écosystémiques de régulation des inondations et de la qualité de l’eau, offre de larges possibilités de valorisation d’activités de randonnées et de découverte de la nature et abrite une biodiversité remarquable. En dédiant ainsi une petite partie du territoire aux processus écologiques, on assure une large diversité de fonctions, on facilite la mise en œuvre de nombreuses obligations européennes et on améliore la coexistence des activités sur le territoire et la cohésion sociale locale.

Alors qu’il y a une demande forte de développement d’un tourisme vert à haute valeur ajoutée et de contacts multiples avec la nature, il n’y a que très peu de zones offrant un accueil adéquat avec des aménagements assurant leur mise en valeur sociale et culturelle.  Au lieu de considérer ces services écosystémiques comme des contraintes, il faut les voir comme de réelles opportunités de développement. Malgré un dynamisme local important d’acteurs de terrain (administrations, ONG, Parcs naturels, Contrats de rivières, …), il manque une réelle stratégie régionale et d’une structure assurant la coordination efficace des activités de protection et de gestion des espaces protégés.

SDER Figure 3 carte SEP N2K et SGIB

Figure 3. Structure écologique principale comprenant actuellement les sites Natura 2000, les SGIB hors réseau Natura 2000 ainsi que les zones candidates au réseau Natura 2000 en 2002.

De manière à répondre à ces enjeux, le Schéma de Développement de l’Espace Régional (SDER) de 1999 proposait d’augmenter les zones protégées prioritairement par l’acquisition, la protection et la gestion de sites considérés comme étant de très grand intérêt biologique (SGIB) sur la base d’inventaires scientifiques coordonnés par le Département d’Etudes du Milieu Naturel et Agricole (SPW/DGARNE). Ces sites, qui représentent de l’ordre de 60.000 ha, forment le cœur de la Structure Ecologique Principale (SEP) qui a pour but de rassembler dans un contour cohérent l’ensemble des zones du territoire ayant un intérêt biologique actuel ou potentiel pour maximiser à la fois la protection de la biodiversité et la restauration des services écosystémiques (Figure 3).

Cette ambition se concrétise dans la Déclaration de Politique Régionale de 2009 (page 108-110)avec un objectif d’au moins doubler la surface des réserves naturelles (11.000 ha fin 2008), pour atteindre de l’ordre de 22.000 ha en 2014. Avec une extension depuis 2009 des zones protégées d’un peu moins de 2.000 ha, on est loin de l’objectif initial, même si on tente d’y ajouter environ 5.000 ha de réserves intégrales feuillues définies déjà en 2008 par le Code forestier mais dont la cohérence des contours n’a toujours pas pu être validée.

La révision du SDER s’annonçait ambitieuse puisque les propositions d’objectifs approuvées fin juin 2012 par le Gouvernement wallon prévoyaient de protéger 27.000 ha de SGIB non couverts par un statut de protection. Pour ce faire, le nouveau SDER promettait de contribuer à l’horizon 2020 à la protection de la SEP et des SGIB et de se doter des moyens pour en assurer la gestion. Ce premier objectif visant les parties les plus remarquables du patrimoine naturel était complété par la notion de trame verte et bleue où la préservation de la biodiversité doit s’accorder de manière équilibrée avec les conditions du développement des activités humaines, y compris agricoles, notamment de manière à restaurer les services écosystémiques.

Cuivré de la bistorte - Lycaena helle

Figure 4. Le Cuivré de la bistorte (Lycaena helle) est un exemple d’espèce pour laquelle la Wallonie a une véritable responsabilité pour sa conservation. Cette espèce rare et menacée à l’échelle européenne, concernée par la mise en œuvre du réseau Natura 2000, occupe encore en Wallonie de nombreuses prairies humides dans les fonds des vallées ardennaises. Moins de 20% des populations bénéficient d’un statut de protection adéquat ou d’une gestion adaptée (mesures agri-environnementales) alors qu’elles bénéficieraient largement des restaurations d’une infrastructure écologique minimale pour restaurer les services écosystémiques (cfr. Figure 2).

La version soumise à l’enquête publique se révèle complètement amputée de l’objectif de restaurer une SEP  fonctionnelle. Le premier objectif se limite à l’engagement de protéger et de gérer les « SGIB reconnus », appellation particulièrement ambigüe, car elle est définie dans le SDER comme les sites déjà protégés par un statut de la Loi de la Conservation de la Nature. La Wallonie s’engage donc courageusement d’ici 2020 à continuer de protéger un peu moins de 13.000 ha qui sont déjà protégés. Les 27.000 ha de SGIB non couverts par un statut de conservation évoqués dans les objectifs de 2012 approuvés par le Gouvernement wallon ont totalement disparu. Seule la notion floue de trame verte et bleue, sans engagement concret, est maintenue. Cette modification de dernière minute rend le SDER totalement incohérent et inutile pour l’ensemble du volet « biodiversité » alors que la restauration du fonctionnement des écosystèmes devrait être une priorité en Wallonie, comme elle l’est en Europe (premier objectif du 7ème  Programme d’Actions pour l’Environnement). Elle est d’autant plus incompréhensible que plus de 1.100 ha de zones protégées ont été désignés cette année alors que plusieurs moyens d’actions définis dans la DPR comme le droit de préemption, le Fonds Nature ou la Task Force interministérielle ne sont pas encore opérationnels ou que l’utilisation des sources existantes de financement européen comme le Plan de Développement Rural n’a pas été efficiente.

Nous appelons le Gouvernement wallon, et en particulier le Ministre qui a la Nature dans ses attributions, à reprendre l’objectif initial de protection et de restauration des SGIB non protégés au sein de la SEP comme axe prioritaire des actions « biodiversité ». Cela implique que les périmètres continuent d’être validés sur la base de critères scientifiques, que les enjeux socio-économiques soient identifiés et que des zones d’actions prioritaires maximisant les enjeux de biodiversité et de services écosystémiques soient définies. Les moyens d’actions prévus dans la DPR de 2009  cités ci-dessus doivent être mis en œuvre et complétés notamment par un développement optimal de l’usage des sources de financement européen et une mobilisation coordonnée des différents acteurs concernés sur le terrain. Comme le reconnaissait déjà la DPR, la « biodiversité » est un domaine transversal dont la gestion  devrait être associée aux thématiques de « l’environnement » et de « l’eau » dans un Département transversal pour une action territoriale concertée.

SDER Figure 5

Figure 5. Les sites protégés comme la Réserve Naturelle des Hautes-Fagnes représente un capital naturel qui doit être protégé mais aussi partagé et valorisé pour reconstruire les liens avec la nature (voir le Méta-projet de restauration des tourbières en Wallonie)

La protection, la gestion et la restauration du patrimoine naturel de l’Europe est le premier des neufs objectifs du 7ème  Programme d’Actions pour l’Environnement à l’horizon 2020  pour contribuer à la stratégie de croissance « Europe 2020 ». Cette volonté se traduit par la Stratégie européenne 2020 pour la Biodiversité et par la Stratégie de développement de l’infrastructure verte régulatrice. D’importants moyens de financement européen sont potentiellement disponibles à travers le Fonds  Européen de Développement Régional, le Plan de Développement Rural, les projets LIFE+, … pour restaurer le capital naturel wallon et en particulier une infrastructure verte efficiente.  Le SDER doit faciliter la traduction de ces orientations stratégiques en Wallonie pour permettre la mobilisation de ces opportunités de financement à la fois génératrices d’emploi, d’un développement territorial équilibré et d’une meilleure qualité de vie en général.

Plus de cent ans après le premier appel de Jean Massart, les objectifs ont évolué mais la nécessité de réserver une petite partie du territoire à la biodiversité et aux processus écologiques régulateurs reste une priorité.

Contact :

Prof. Marc Dufrêne

Université de Liège Gembloux Agro-Bio Tech

Unité Biodiversité et Paysage

Passage des Déportés, 2

B-5030 Gembloux

Marc.Dufrene@ulg.ac.be

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[1] C’est le cas en Flandre avec un objectif de 70.000 ha dans le plan MINA 4. http://www.nara.be

[2] Indicateurs clés de l’environnement wallon 2012. http://etat.environnement.wallon.be